Keith Malloy laying low at a beach break in his hometown Ventura. JIM MARTIN. Fall 2009, Surf online

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Keith Malloy : "Les surfeurs sont les personnes les plus chanceuses sur cette planète"

Surfeur professionnel, réalisateur et ambassadeur pour la marque Patagonia, avec laquelle il collabore depuis quatorze ans, Keith Malloy a fait de l'océan son terrain de jeu favori.

Keith Malloy à Newquay, le 31 août dernier. (© Mike Guest)

Keith Malloy nous accueille, coiffé de son éternelle casquette trucker, dans l'appartement qu'il a loué, le temps d'une semaine, à Newquay, souvent considérée comme la Mecque du surf britannique. Irradiée de soleil, la location donne vue sur une petite crique protégée, dont le bleu turquoise rappelle davantage les eaux de sa Californie natale que celles du Royaume-Uni. "On y a aperçu un phoque nager hier, avec mes filles", commente-t-il. Véritable papa poule, le surfeur est accompagné de sa progéniture, ainsi que de sa femme, Lauren, exposant l'importance que constitue la famille à ses yeux.

Originaire d'Ojai en Californie, Keith Malloy commence d'ailleurs à surfer à l'âge de quatre ans avec ses deux frères, Dan et Chris, encouragé par son père, également surfeur. Vingt-deux ans plus tard, il se qualifie pour le World Tour, attisant l'intérêt des plus grands sponsors de l'industrie, dont Quiksilver et Hurley. Mais c'est auprès de Patagonia, avec qui il commence à travailler en 2004, que ce grand voyageur se sentira le plus en accord. Très porté sur la question de la protection des océans, le Californien développe les premières combinaisons de surf de Patagonia, et finit par réaliser deux films pour eux : Come Hell or High Water et Fish People. Après des années de collaboration, il porte aujourd'hui le projet Worn Wear, dont il est à l'origine avec sa compagne Lauren.

Né il y a environ quatre ans sous la forme d'un Tumblr, ce projet consistait à ses débuts à partager les témoignages de passionnés dont certains vêtements portent en eux une histoire, encourageant par là les lecteurs à conserver leurs vestes, polaires et autres shorts usés plutôt que d'en racheter de nouveau. À présent, l'initiative prend de l'ampleur avec le Worn Wear Tour : du 30 août au 14 octobre prochain, un van équipé de couturiers aguerris reliera Newquay en Angleterre à Seignosse en France, proposant aux personnes qui croiseront sa route de faire réparer gratuitement leur combinaison de surf, que celles-ci aient été achetées chez Patagonia ou ailleurs. Keith Malloy nous raconte la genèse de cet important projet.

"Voyager, voir le monde, et créer des images et des films dans le but d'inspirer les gens"

Pour mieux comprendre ton attachement à Worn Wear, j'aimerais revenir quelques années en arrière. Comment est née ta passion pour le surf ?

J'ai commencé à surfer très jeune. Je revois encore des photos de moi en train de surfer à l'âge de trois, quatre ans... Mon père surfait, et quand j'étais gosse, on vivait à trente minutes de la plage, où l'on se rendait du coup tous les week-ends (on vivait en California, dans ce petit endroit appelé Ojai). Mais on n'allait pas à la plage uniquement pour surfer : on y campait également. C'était toute une expérience, tout un mode de vie.

Et puis plus on grandissait avec mes deux frères, qui surfent également, plus on tombait amoureux du surf. À l'adolescence, on a commencé à faire beaucoup de compétitions. J'ai intégré l'équipe amatrice de surf américaine, et j'ai commencé à sillonner le territoire, toujours au côtés de mes deux frères. C'était une vraie histoire de famille, on adorait faire ça ensemble.

Il n'y a jamais eu de compétition entre vous trois ?

Il y en avait un peu, mais c'était de la bonne compétition. On s'entendait vraiment bien, donc c'était plus motivant qu'autre chose. Donc, petit à petit, on a commencé à avoir des sponsors : Quiksilver, Billabong, Hurley... ce qui nous a aidés à voyager, et à payer nos factures. Et puis au début des années 2000, je me suis qualifié pour le World Tour. J'ai fait quelques épreuves, mais j'ai fini par me casser le pied – et le pied, ça fait partie de ces blessures qui mettent du temps à se résorber, un an environ.

J'aurais sans doute pu me requalifier pour le World Tour l'année suivante, mais je me suis dit : "Ok, je n'aime pas la compétition tant que ça... pourquoi ne pas continuer à faire du free surf autour du monde ?" Et c'est ce que j'ai fait. Cette blessure a constitué un point charnière dans ma carrière et, d'ailleurs, mes frères ont fait la même chose, au même moment. Mon frère Dan a eu l'opportunité de se requalifier pour le World Tour (il était meilleur que moi !), mais il a lui aussi décidé de ne pas y retourner. Dan et moi, on a préféré voyager, voir le monde, et créer des images dans le but d'inspirer les gens.

Keith Malloy dans les vagues tubulaires de Ventura, en Californie, à l'automne 2009. (© Jim Martin)

"On était à la recherche de produits qui respectaient l'environnement, tout en offrant de meilleures prouesses techniques"

Quand as-tu commencé à travailler avec Patagonia ?

En 2004, après avoir collaboré avec toutes les grandes marques de l'industrie du surf dont je te parlais avant, mes deux frères et moi étions arrivés à un point où... on était quelque peu désenchantés, d'un point de vue "environnemental", par les produits que proposait l'industrie du surf. J'imagine que tu penses davantage à ce genre de choses quand tu es surfeur, étant donné que tu passes une grande partie de ta vie dans l'océan, dans la nature. On était à la recherche de produits qui respectaient l'environnement, tout en offrant de meilleures prouesses techniques. Et ce rêve est devenu réalité quand on est entré en contact avec Patagonia, cette réflexion étant au cœur de leur philosophie.

En quoi consistait votre collaboration exactement ?

À cette époque-là, Patagonia n'avait pas encore de section surf à proprement parler, ils se concentraient davantage sur les équipements outdoor, de montagne notamment. Ils étaient donc à la recherche de personnes comme nous, qui avaient baigné dans le monde du surf suffisamment longtemps pour connaître les produits techniques. Nous avions deux rôles : nous étions ambassadeurs au niveau du surf, mais nous aidions également sur la partie design et sur la technicité des combinaisons.

Les produits que nous avons créés ensemble se sont rapidement différenciés sur le marché car ils étaient constitués de produits naturels, comme de la laine pour doubler l'intérieur des combinaisons. L'idée au départ, c'était de créer des combinaisons éco-responsables mais aussi plus chaudes, et qui durent plus longtemps. Après quelques essais, on s'est rendu compte que les gens voulaient surtout des combinaisons ultra légères et flexibles, et ce sont des critères que respectent les récents modèles [comme les premières combinaisons de surf au monde sans néoprène, fabriquées en caoutchouc naturel Yulex, lancées en 2016 par Patagonia, ndlr]. Aujourd'hui, mon travail est moins axé sur les produits, il consiste surtout à faire des films.

Justement, tu as réalisé deux films avec Patagonia, Come Hell or High Water et Fish People. Qu'est-ce qui t'a donné envie de raconter des histoires autour de l'océan ?

J'ai commencé à faire des films avec mon frère Chris dans l'idée de créer des images et du contenu qui inspirent les gens. Faire un film, c'est comme un projet d'art, quelque part. Tu as cette feuille blanche qu'il faut remplir, et c'est un vrai challenge, c'est stressant, mais c'est super amusant. Et puis surtout, c'est un super moyen de faire passer un message. Avec Fish People par exemple, j'ai voulu parler de la nécessité de respecter l'environnement, mais ce message apparaît en sous-texte, à travers le portait de différents personnages. Je n'avais pas envie de donner d'ordres aux gens. Je voulais juste qu'ils voient la beauté de l'océan, en espérant qu'ils prennent conscience du besoin de le protéger.

"Le but principal de Patagonia : servir d'exemple et ouvrir la voie à d'autres"

Tu baignes dans le monde du surf depuis de nombreuses années. As-tu l'impression que cette industrie est davantage consciente de la nécessité de créer des produits plus respectueux de l'environnement ?

Oui, clairement. Et je pense que Patagonia a encouragé de nombreuses marques de surf à agir en ce sens. Certaines de ces marques avaient déjà un pied dedans, mais j'ai l'impression que c'était parfois uniquement par le business, ou pour se donner bonne conscience... Ce que j'aime chez Patagonia, c'est que l'environnement est vraiment au cœur de cette marque, et ce depuis sa création en 1972. C'est inscrit dans leur ADN, contrairement à certaines marques qui décident seulement aujourd'hui de s'y intéresser. Mais dans tous les cas, je trouve ça plutôt positif, si les marques font un effort pour l'environnement, il n'est jamais trop tard. C'est le but principal de Patagonia : servir d'exemple et ouvrir la voie à d'autres.

Comment est né le projet Worn Wear, dont tu es à l'origine ?

Ma femme Lauren a grandi avec Patagonia – elle est originaire du Nord Est, où il fait froid, donc il faut être équipé là-bas ! À quatorze ans, elle a reçu une polaire Patagonia, qu'elle a gardée depuis et qui lui va toujours aujourd'hui. Un jour, il y a environ quatre ans, on discutait de cette polaire, et elle m'a dit : "On devrait lancer un blog pour parler des vêtements des gens, des vêtements auxquels ils sont sentimentalement attachés, qui ont une histoire." Alors on a réfléchi à des noms. J'ai d'abord proposé "Well Worn", que je trouvais bien, et puis Lauren est arrivée avec cette idée de "Worn Wear" : le blog était lancé.

Les gens ont commencé à nous écrire pour nous raconter leurs histoires avec leur short de bain, leur veste, leur robe... on a reçu des tonnes de témoignages ! Six mois plus tard, après avoir posté des dizaines de récits, Patagonia a choisi de s'intégrer au projet et d'en faire la campagne Worn Wear. Ce qui est assez osé pour une marque je trouve, d'un point de vue marketing : encourager les gens à garder leurs vieux vêtements, et donc à ne pas en acheter de nouveaux, c'est quelque peu à contre-courant de l'industrie textile !

Quelle est ton histoire préférée de Worn Wear ?

Celle qu'un pêcheur nous a racontée. Il nous a expliqué qu'au cours d'un séjour sur son bateau en Alaska, sa veste était malencontreusement tombée du bateau. Un an plus tard, il revient au même endroit et surprise : il découvre un local qui porte sa veste sur le dos ! Résultat : il a décidé de lui échanger contre sa toute nouvelle veste. Il avait vraiment envie de garder son ancienne veste [rires].

"Les surfeurs sont les personnes les plus chanceuses sur cette planète"

Puisqu'on parle d'histoire, quelle est selon toi l'histoire que le surf veut raconter ? Qu'est-ce que le surf nous dit ?

Pour commencer, je dirais que les surfeurs sont les personnes les plus chanceuses sur cette planète [rires], car ils sont connectés d'une manière très spéciale à la Nature. Il y a beaucoup d'histoires que le surf pourrait nous raconter. Il y a bien sûr le plaisir pur, que nombre de films et vidéos capturent aujourd'hui, en montrant tous ces jeunes sportifs à l'assaut des vagues, en train d'effectuer des figures folles.

Je crois aussi que l'océan peut directement affecter la vie des gens. Il peut à la fois être un lieu très dangereux, mais également un endroit sûr, un lieu de joie, qui permet de te connecter à la nature. La nature est une chose formidable dont il faut profiter, faire partie. Pour ma part, l'océan a façonné ma vie d'une façon très spéciale. Il m'a appris beaucoup au sujet de l'environnement, mais aussi au sujet de ma propre personne.

J'imagine qu'il t'a appris à être patient par exemple, ce qui me paraît important, dans ce monde où tout est disponible de façon quasi instantanée...

Oui, tout à fait. Patient pour attendre la bonne vague, mais également pour devenir meilleur. Cela prend énormément de temps, comparé à d'autres sports comme le snowboard par exemple, où tu peux avoir un bon niveau au bout de cinq cours par exemple. Le surf, cela demande des années. Mais ce qui est super, c'est que chaque étape franchie, aussi minime soit-elle, offre un sentiment de gratification incroyable. Et te donnera envie de te remettre à l'eau le lendemain. 

© Mike Guest

À lire -> Le surf va-t-il lancer la vague de l'égalité salariale entre hommes et femmes dans le sport ?

Par Naomi Clément, publié le 11/09/2018

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