Andre Ingram : dix ans de purgatoire, trois jours en NBA

C'est l'histoire d'un diplômé en physique-chimie, prof de maths à mi-temps, plutôt doué en basket au point de brûler dix ans de sa vie dans les ligues mineures américaines, qui vient de faire ses grands débuts en NBA à "seulement" 32 ans. Une belle histoire, donc, que celle d'Andre Ingram.

Quand on vit au pays du dollar, l'american dream est à deux faces. Pile, on peut déclencher une troisième guerre mondiale avec un compte Twitter. Face, on peut faire ses débuts en NBA à l'âge où d'autres tirent leur révérence sportive. Andre Ingram a lancé son quarter en l'air, l'a saisi en plein vol et a vu le visage de George Washington apparaître dans la paume de sa main.

Après dix ans et 384 matchs en G-League, l'antichambre de la NBA -, le natif de Richmond en Virginie vient de réaliser son rêve à lui : goûter la crème de la crème du basketball mondial. Et pas n'importe où en plus. Au Staples Center de Los Angeles, avec le maillot mythique des Lakers sur les épaules et, accessoirement, sous les yeux de Will Ferrell, Nicki Minaj et Magic Johnson. C'est d'ailleurs ce dernier qui, en sa qualité de président de la franchise, a posé les bases d'un scénario que les studios holywoodiens auraient signé des deux mains.

Une bonne intro d'abord.  9 avril 2018. Sous contrat avec les South Bay Lakers depuis 2011 (la franchise de G-League affiliée aux Los Angeles Lakers qui sert d'équipe réserve à sa grande sœur), Andre vient de se faire éliminer quatre jours plus tôt en finale de conférence (l'équivalent d'une demi-finale) des Playoffs de G-League. Sa saison basket est terminée. Mais avant de retrouver sa famille et son boulot de prof de maths à mi-temps, "Dre" doit se plier à la traditionnelle "exit interview", soit un bilan de fin de saison avec le staff technique. Il s'exécute, serre des paluches, et répond a deux ou trois questions avant de voir Magic Johnson débarquer discrètement dans le bureau. Son coach reprend la parole et fait durer le suspens. Il reste trois jours avant la fin de la saison régulière en NBA, les Lakers ont encore deux matchs à jouer, et... surprise ! Ils lui offrent un contrat de 48h. Pour services rendus ? Un peu, oui. Mais pas uniquement.

Avec un peu plus de 46% de réussite en carrière derrière la ligne à trois points, Andre Ingram est le meilleur tireur longue distance de toute la G-League. Une fine gâchette dont les Lakers, en grande difficulté cette saison (onzièmes de la conférence ouest, 35 victoires et 47 défaites) et particulièrement ces derniers mois avec une infirmerie qui affiche complet, avaient réellement besoin pour conclure leurs deux derniers rendez-vous. Dont le premier à domicile. C'est ainsi qu'Ingram s'est retrouvé sur le banc d'une franchise seize fois championne NBA, dans son antre mondialement connu, pour y défier les leaders : les Houston Rockets de James Harden et Chris Paul, avec leur bilan de 65 succès pour 16 revers.

Une grosse intrigue ensuite. Entré en toute fin de premier quart-temps après avoir shaké CP3, Dédé prend son premier shot sur l'une des premières possessions du second acte. Une trajectoire arc-en-ciel qui fait trembler le filet sans toucher l'arceau. "Swish !", comme disent les américains. Le geste est peu académique mais la réussite est maximale. Le Staples exulte. Rebelote une minute plus tard. Le Staples rentre en éruption. Deux minutes plus loin, Ingram rentre un tir malgré la faute de Clint Capela, le pivot suisse des Rockets. L'arbitre siffle. Andre se présente sur la ligne pour tirer le lancer-franc bonus, comme le prévoit la règle dans pareille situation. Des travées du Staples s'élève alors un chant : "MVP ! MVP !". Pour Most Valuable Player, soit le trophée du meilleur joueur de la saison. Un privilège normalement réservé à la superstar d'une franchise ou, dans certaines salles, au chouchou du public. Ce qu'est devenu Andre Ingram mardi soir, avec une ligne de stats impressionnante : 19 points à 6/8 aux tirs, trois rebonds, une passe décisive, une interception et trois contres. Le tout à 32 ans et 142 jours.

Pour situer sa performance, sachez qu'on parle tout de même du quatorzième plus vieux débutant de l'histoire de la grande ligue nord-américaine, et qu'il a juste réalisé la meilleure entrée en matière pour un rookie âgé d'au moins 31 ans. Rien que ça. Ce qui n'a, malgré tout, pas suffit à terrasser les Rockets. Défaite 105 à 99. Mais l'essentiel est ailleurs : madame est fière de lui.

Et son coach, Luke Walton, ancien joueur des Lakers, lui a même offert le ballon du match sous les applaudissements de ses nouveaux coéquipiers.

"C'est quelque chose que je ne ferai qu'une seule fois dans ma vie. Dès l'échauffement, l'atmosphère était électrique. Il y avait quelque chose dans l'air. Les cris de MVP... c'était complètement fou. Je me disais : 'Rentre le lancer, rentre le lancer, rentre le lancer'.", a lâché un Andre tout sourire après la rencontre. L'aboutissement d'une longue carrière d'efforts, de sacrifices et abnégation, que Luke Walton n'a pas manqué de saluer : "Avec le nombre d'années qu'il a passées à attendre sa chance, à sa place, beaucoup auraient abandonné leur rêve NBA. Vous ne gagnez pas énormément d'argent dans les ligues mineures, le calendrier est surchargé, vous jouez dans de petites villes, et vous passez votre temps à attendre que quelqu'un vous trouve assez bon pour faire le grand saut. C'est usant mentalement, et ça en dit long sur sa force, à quel point il a pu croire en lui, et surtout à quel point il aime le jeu"

Surtout que pour son second et peut-être dernier match en NBA, Dédé Ingram a eu le droit a un final en apothéose. Opposés aux Clippers dans le derby de Los Angeles, ses Lakers sont allés chercher la victoire sur le parquet des cousins honnis. 115-110 au tableau d'affichage, et des stats moins flashy mais toujours aussi complètes pour l'ailier intérimaire : cinq points, trois rebonds, six passes décisives et deux interceptions en 34 minutes.

La gloire, donc. L'argent, aussi. En deux jours de taf dans le barnum NBA, Ingram aura gagné 13 824 dollars. Bien peu comparé aux millions que palpent LeBron James, Stephen Curry ou Kevin Durant. Beaucoup lorsqu'on sait qu'en G-League, Andre ne touche que 26 000 billets verts par saison. Et puisque son histoire a déjà fait le tour du monde, que la NBA et le sport américain en général excellent dans l'art du storytelling, il est probable qu'une franchise lui offre un contrat garanti pour la saison prochaine. À Los Angeles ou ailleurs. Ne serait-ce que pour filer des cours de maths aux jeunes joueurs dont l'argent brûle les doigts, ce qui est particulièrement handicapant pour jouer au basket. Andre toucherait alors un peu moins d'un million de dollars. De quoi jouer à pile ou face jusqu'à la fin de ses jours.

Par Paul Bémer, publié le 12/04/2018